Sébastien Tellier :

Sébastien Tellier : "Je veux être comme les Lagerfeld, les Dali : intemporel et dans l'époque"

By La rédaction
23 Mai 2014

Du 23 au 25, Sébastien Tellier est notre Rédacteur en Chef invité, l'occasion de plonger dans l'esprit trouble et fantasque d'un enfant quadragénaire.

Encore plus vif que mort pour qu'on lui promette les portes du Panthéon de la pop d'en France, Sébastien Tellier travaille pourtant à être canonisé entre les Christophe et les Polnareff. En perpétuant l'héritage des deux susmentionnés à l'époque des Ed Banger ou Record Makers, Tellier joue avec la frise du temps et pourrait bien toucher l'intemporel. De Politics à Confections, Tellier taillait sa pop dans la plus belle étoffe pour en devenir un de ses plus grands couturiers. Sur My God Is Blue, Seb devenait un surréaliste du genre, aux horloges dégoulinantes et à l'espace-temps décalé. Puis voici L'Aventura, qui au matin de ses quarante ans réécrit son enfance - avec un accent brésilien - avant de la mettre à la porte.

Un entretien rythmé par les cafés et le champagne de quoi délier une langue sans rien avoir à envoyer à la déchetterie d'où la scission en deux parties de cette rencontre dont voici la première.

Villa Schweppes : Tu racontes souvent que cet album réécrit ton enfance au sein d'une féérie propre au Brésil. Est-ce que c'est le fait d'être jeune papa et d'élever un enfant, qui te fait replonger à cet âge-là ?

Sébastien Tellier : Je crois surtout que c'est l'approche de la quarantaine qui me fait replonger en enfance. J'ai 39 ans et lorsque l'on en a 40, on n'a plus le droit d'être un enfant. La société ne l'accepte pas, ma femme ne l'accepte pas, mes proches ne l'acceptent pas, à quarante ans, c'est fini. Et pourtant je suis resté un enfant, j'aime jouer aux jeux vidéo, je mange des biscuits, je bois du Candy Up... Même en tant qu'artiste je suis toujours dans un monde divisé entre "ça m'attire/ça m'attire pas" donc à l'approche de la quarantaine, je suis obligé de devenir adulte, sinon on va me mettre sur la touche (rires) ou je n'aurais plus ma place parmi mes proches (rires) donc je suis dans une quête de l'adulte.

C'est le fait de vieillir qui me rapproche de l'enfance et qui m'a donné envie de m'en écrire une différente de celle que j'ai vécu. Parce que j'ai eu une enfance banale et je déteste la banalité. Je déteste cette espèce de banalité, de médiocrité générale, c'est tout ce que je fuis en faisant de la musique, donc je voulais me réinventer une enfance, flamboyante, colorée, joyeuse. Moi je crois facilement à mes mensonges et je suis facilement absorbé par mes rêves donc ce que je garde de mon enfance c'est que de la fiction, c'est les Cités d'Or, les dessins animés, j'ai fait des mélodies très proches des génériques de dessins animés, les souvenirs que j'ai de l'enfance, ce sont des chimères, des rêves, les rêves des autres, c'est ça qui m'a marqué.

J'ai eu une enfance banale et je déteste la banalité

Pourtant tu racontes souvent que ça a été très inspirant pour toi d'avoir évolué avec un père musicien. Ça n'a pas été stimulant de grandir dans un milieu artistique?

Si si mais c'est la vision que j'en ai. Cette banalité, je la vivais comme quelque chose de terrible mais en même temps j'étais peut-être un peu compliqué ou un enfant pas très brillant. Mon père m'a appris à jouer de la guitare. Donc j'ai appris à jouer à six ans et j'ai tout de suite compris que la musique serait une échappatoire, je me souviens de ma mère mettre Atomic Heart Mother des Pink Floyd et moi jouer par-dessus, ça ce sont des souvenirs merveilleux. Et ça reste la même chose aujourd'hui, pour oublier la mort, oublier qu'un cancer peut me tomber sur la gueule, que tu peux perdre un ami en un accident de mobylette. Si tu as le visage collé à la réalité la vie devient très vite insupportable, c'est pour ça que je tiens à rester éloigné de la réalité.

 

Tu as grandi au Plessis Bouchard (il rebondit, ndlr)...

Je suis né au Plessis Bouchard (dans le 95, ndlr) mais j'ai déménagé à l'âge de quatre ans dans un petit bled nommé Eragny (toujours dans le 95 , ndlr).

 

Et c'était comment de grandir à Eragny ?

Nul à chier. Enfin il y avait de bons côtés, c'était proche de la campagne, on pouvait grimper aux arbres, faire du vélo, c'est aux portes du Vexin, donc il y a des champs, tout ce qu'on veut. Quand on est tout petit, ça va, parce qu'on a de la place pour faire des cabanes et puis lorsque l'on vieillit et qu'on accorde de l'importance à la culture, bah on s'emmerde. Et le seul refuge qu'on ait, c'est sa tête, ou l'art et si on n'a pas l'art, le sport j'imagine. Finalement c'est très plaisant de voir le monde avec les yeux d'un banlieusard, ça dépend quelle banlieue, mais si on prend un apéritif sur une terrasse avec une belle vue, on apprécie vraiment. Je fréquente beaucoup de gens blasés, et chez nous les banlieusards, j'ai l'impression qu'on apprécie vraiment les choses de la vie.

 

Et le Brésil, c'était un rêve d'enfant ou c'est en y mettant les pieds que ça a fait écho à ton enfance ?

Non ça fait longtemps que je veux faire un album proche du Brésil. Et ça je l'ai compris lorsque j'ai fait un concert au Brésil pour la première fois. Cette musique a trouvé une résonnance en moi, elle est complexe, au service de la joie. Et c'est exactement ce que j'essaye de faire, un art complexe, à tiroir, à voir sous différentes facettes mais qui peut facilement s'employer chez soi. Sexuality aussi, c'était vraiment un disque pour les gens, pour l'apéritif, pour un premier flirt, pour un coucher de soleil, le disque sexy que l'on met pour charmer. Ce n'est pas un disque pour réfléchir sur l'humanité, L'Aventura, moi j'y règle mes comptes avec mon enfance, c'est ma vie que je déballe mais je cherchais avant tout des chansonnettes au parfum brésilien.

 

Mais si c'est très accessible, ça reste néanmoins très composé. Tu aimes à dire que ta musique doit être profonde et superficielle. C'est toujours le cas ?

Ha oui. Moi j'adore tout ce qui est paradoxal. Je suis passionné de musique, je ne peux pas me contenter de banger, il me faut des ruses, des recoins, des cachettes... C'est cette passion de la musique qui me coupe de la popularité, moi j'aime la grande aventure intérieure et en témoigner via des disques. Je ne veux pas sortir des disques qui disent "j'aime la danse". Ça ne sert à rien. Mais moi, j'ai besoin de complexité même si le résultat doit sembler jetable, je ne peux pas me passer de complexité, je ne peux pas me passer de travail, c'est ce que je respecte. Je ne supporte pas que dans mon équipe, il y ait des mecs qui n'aient pas envie de bien faire, je veux que tous les compteurs soient toujours à burne. J'essaye d'être le plus complet, donc faire des accords intéressants, c'est la moindre des choses. Déjà si les accords ou la mélodie ne sont pas intéressants... poubelle. Si l'on fait des chansons autrement que pour exposer son âme comment on fait pour les chanter sur scène ? Moi je ne pourrais pas. Comment on fait ça ? Faire semblant de vibrer sur scène ? Mais c'est une torture, moi je ne pourrais pas, je chante les chansons que j'aime, je suis là, sur scène, pour exister. Comme Toulouse Lautrec existait.

Un jour j'aimerais bien me concentrer sur la connardise, la petitesse

Tu dis que tu jettes beaucoup de choses. C'est un processus douloureux pour toi de faire un disque ?

C'est un processus intéressant. Quand on a la force de mettre plein de choses à la poubelle, c'est qu'on s'accepte, c'est qu'on se dit que tout ce qui sort de soi n'est pas forcément bon. La musique, c'est une école de la vie, ça peut sonner complétement bidon mais quand tu fais de la musique, tu peux te trouver super cool, tout le monde te reconnait à L.A, et puis 90% de ce que tu fais, va finir à la poubelle. C'est important, ça conserve l'humilité intacte. Maintenant, j'essaye en travaillant de tout garder. Parce qu'avec le temps, il s'avère que tu peux trouver un twist de prod et un miracle va se produire. J'ai beaucoup jeté donc je comprends la déchetterie de l'art. Mais j'essaye de conserver plus parce que trop de fois des avortements ont eu lieu trop tôt.

 

Est-ce qu'on peut te mettre en perspective avec Christophe lorsqu'il dit utiliser ses failles pour composer ?

Quand j'écoute mes albums, je n'entends qu'un tas d'erreurs, je vous assure que c'est vrai. Je suis pourtant quelqu'un qui voudrait prétendre au génie mais quand j'écoute mes albums je ne vois qu'un paquet d'erreurs. Mais si on considère qu'un artiste doit exposer son âme, que non seulement il divertit mais en plus il donne des repères pour la vraie vie, c'est important les erreurs. J'ai beaucoup jeté pour ne présenter que le meilleur et maintenant je rentre dans une autre phase où j'ai envie de tout présenter, tout ce qui me passe par la tête. Et puis il faut voir que la vie passe vite, là le chronomètre est plus qu'enclenché. Et ça, ça donne envie de faire plein de trucs. Comme Woody Allen, sortir un film tous les ans, ça c'est intéressant, parce que j'ai envie de parler de tout, tout est intéressant. En plus, maintenant j'aime les détails, avant j'aimais les trucs monolithiques, tandis qu'aujourd'hui je trouve que le bonheur se joue dans des détails, donc il va bien falloir qu'à un moment de ma carrière je m'intéresse à ces détails. Mon prochain album je ne vais pas le faire sur l'espace mais sur des détails, il y en a tellement, comment je vais faire ? C'est quand même la merde donc j'essaie de trouver des solutions. Ce n'est pas facile de sortir un album tous les ans, il faut trouver le fric, faut trouver les gens et puis les médias sont sceptiques, je le vois bien, ça fait trois ans que je sors un album par an. Il faut savoir s'adapter, certains sont des Spielberg, ils font des trucs énormes, comme mes potes les Daft et puis moi je suis un Chabrol. On fait tous de la musique mais il y a plein de trucs que j'ai envie de dire et il faut que je trouve des solutions pour avoir le temps. Et puis quand on fait de la musique, on a envie de faire quelque chose de Beau, de plus beau que la vie et moi un jour j'aimerais bien me concentrer sur la connardise, la petitesse, passer du temps dessus. Pouvoir faire un truc sur la médiocrité, j'aimerais bien avoir le temps de faire ça.

 

La suite de l'entretien à lire ici

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