La musique électro en radio, un double plafond de verre ?

La musique électro en radio, un double plafond de verre ?

By Charles Crost
23 Avr 2015

Les producteurs électro Calvin Harris, Diplo, Zedd et tant d'autres tournent en boucle sur les ondes, notamment sur NRJ, encore 1ère radio musicale de France. Pour autant, aujourd'hui, quelle est vraiment la place de la musique électronique en radio ? Cette question, nous l'avons posée à la programmatrice de Mouv' et au fondateur de la webradio Rinse France, qui nous apportent quelques réponses.

Si le dernier rapport Mediametrie annonce une hausse des audiences de radios généralistes, les musicales semblent à la traîne. Skyrock vient de perdre 350 000 auditeurs à l'année. Nova de son côté cherche un repreneur et Radio France qui héberge Mouv' vit des coupes de budget.

Malgré tout, NRJ, si elle n'est plus première radio de France, domine toujours sur l'échiquier des diffuseurs de musique. A l'image son top d'écoute, ses armes face à la concurrence sont des producteurs comme Calvin Harris, Martin Solveig ou encore Diplo sous son alias Major Lazer, généralement rassemblés sous l'esthétique "électro".

Le succès de l'électro en radio, vraiment ?

Peut-on pour autant parler d'un vrai succès de la musique électronique ? Pour Bénédicte Bourel programmatrice à Mouv', il ne faut pas tout confondre : "Il n'y a pas énormément de place pour la musique électronique en radio, seulement pour la dance. La musique électronique est concentrée dans des émissions spécialisées comme celle de Laura Leishman ou la Mouv Party par exemple".

Au contraire, pour elle, c'est une musique qui "n'est pas travaillée au sein des programmations de jour, comme c'est le cas pour le hip hop ou le rock par exemple". Alors que le hip-hop ne connaît une véritable exposition sur des radios non spécialisées que depuis quelques années, la radio accuse un retard du même ordre sur la techno, la house, la bass et tant d'autres registres ignorés sur nos ondes FM.

Il n'y a pas énormément de place pour la musique électronique en radio, seulement pour la dance.

Pour Manaré Coly, fondateur de la webradio électro Rinse France, c'est un souci plus global :

"C'est plus large que la simple musique, c'est un problème français : on est dans un pays vieillot et vieux jeu. Imagine quelqu'un qui mange Mc Do tous les jours. Tu lui sers du caviar sans lui expliquer ce que c'est, il est là : "c'est bizarre, ça n'a pas l'air bon"".

Des formats FM encore figés

Quand on leur demande pourquoi la musique électronique n'a pas sa place dans les programmations régulières des grandes radios, vient très vite une première explication :

"Les dirigeants de radio que j'ai pu rencontrer n'ont pas la culture de la musique électronique. Quand on leur fait écouter un morceau minimaliste de 8 minutes, pour eux, il ne se passe rien", explique Bénédicte Bourel.

En effet, la musique électronique et ses formats à part ont tendance à rompre avec les habitudes de la radio. Répétitives par essence, ces esthétiques qui remplissent aujourd'hui les clubs prennent toute leur dimension sur la longueur. Pourtant, il y a des voies d'accès évidentes.

Il existe en effet des artistes qui se placent exactement au croisement des formats. La programmatrice de Mouv' nous cite notamment Claptone ou Brodinski, "qui sont un bon compromis entre l'abordable et le qualitatif". Pour elle, c'est certain, la musique de club est "la musique des jeunes d'aujourd'hui". Mais sa rotation est bloquée par "une frilosité ambiante et une méconnaissance du terrain" chez les dirigeants des stations. Un plafond de verre qui se dissoudra donc peut-être avec un renouvellement de génération.

Les impératifs commerciaux des radios traditionnelles

Mais très vite, Manaré Coly et Bénédicte Bourel s'accordent pour dire que le problème vient aussi du public.

"Les jeunes qui remplissent les soirées ne font pas pour autant vivre l'industrie musicale. Ils ont des modes de consommation sur soundcloud, en streaming... Ça ne fait pas vendre, donc c'est un public qui est mis de côté par les différents acteurs" explique-t-elle.

Notre génération ne peut pas s'arrêter sur une station, elle zappe plus que jamais - Manaré

La radio FM a des impératifs commerciaux, et les activistes de l'électro n'ont pas encore trouvé de schéma économique pour ce genre de plateformes. "Il n'y a pas de modèle qui réussisse à faire de cette musique un produit viable" qui pourrait s'adapter à la diffusion FM : "L'électro est faite de micro scènes. On ne peut pas massifier" rapporte Bénédicte Bourel.

Manaré va plus loin à propos de la génération dont il fait partie : "Aujourd'hui, on a le choix des chaînes, du streaming, avec les épisodes de Game of Thrones qui leakent la veille. Notre génération ne peut pas s'arrêter sur une station, elle zappe plus que jamais". En pratique, ça pose une grande question : le jeune auditeur pourrait-il rallumer sa radio ?

Pour lui, il y a un grand travail d'éducation à mener, tant sur le sens de la musique qui est jouée que sur l'écoute de la radio en elle même : "La génération actuelle n'a pas pris l'habitude de la radio : se brancher à une heure précise, laisser tourner, tendre l'oreille, travailler en même temps etc...". Au contraire elle zappe, choisit, dispose et ça se voit, notamment, dans le classement des podcasts de Radio France, dans lesquels la Mouv' Party et le show de Laura Leishman occupent de très belles places. Les fans de musique électronique ne seraient donc pas prêts eux-mêmes à se brancher sur les ondes.

La bande FM, un média pertinent pour la musique électronique ?

Les problematiques que ces deux "plafonds de verre" posent, c'est finalement la pertinence du direct pour la musique d'une part, de celle la radio FM à l'ère d'internet de l'autre.

A la première, Manaré Coly répond en activiste : "Je ne sais pas si offrir une écoute en direct est encore pertinent. Chez Rinse c'est quelque chose d'important : être là, entendre les choses en premier, vivre un moment, ce sont des expériences merveilleuses !". Selon lui, il faudrait faire un travail d'éducation double : d'abord, expliquer au gens que le live existe aussi sur le web, ensuite remettre en cause la durée de vie des podcasts. Il cite la BBC et les 7 jours d'écoute disponibles des podcasts avant leur retrait. "La disponibilité absolue a fait perdre à la radio sa valeur".

Du passage envisagé vers la Radio Terrestre Numérique, Bénédicte Bourel espère qu'il "pourra changer la donne" en mettant tout le monde sur le même plan. Ce nouveau mode de diffusion a pour intérêt de rendre l'acquisition de fréquences moins onéreuse et de lancer des radios plus segmentées : "Ce sera des petites audiences, qui s'adresseront spécifiquement aux micro-scènes, avec un équilibre financier qui leur sera propre". Elle envisage alors une dynamisation naturelle du paysage radiophonique.

Commençons par polir notre pierre avant de déplacer notre média

Si c'est quelque chose qui intéresse Rinse, son fondateur n'y mettrait pas toutes ses billes : "La RNT m'intéresse comme la FM : ça élargit le nombre de gens qu'on touche, mais je n'y miserais pas toutes mes cartes. C'est un plus. Commençons par polir notre pierre avant de déplacer notre média". Pour ça, il aimerait faire front avec les autres webradios pour proposer une offre commune sur internet, forte et intelligible pour le plus grand nombre, qui selon lui viendrait compléter l'offre des radios traditionnelles.

Il ajoute : "Quand on discutait avec Rinse UK au début du projet, ils nous avaient dit : "prenez vous la tête si vous voulez pour avoir une onde FM. Mais pendant le temps que ça va prendre, les radios FM seront toutes sur le web. Autant que vous soyez en avance"". Pour les deux programmateurs, une chose est sûre : il faudra du temps pour que la musique des clubs soit traitée à l'égale des autres, et ça passera par les webradios et les petites stations spécialisées.

Manaré Coly conclut : "On est pile dans un moment d'entre deux. Les jeunes gens n'ont pas été familiarisés avec la radio et les vieux l'ont éteinte depuis longtemps ou n'ont pas l'idée d'aller l'écouter sur le net parce que pour eux, la radio, c'est le poste". Mais il reste confiant : "La génération de nos enfants auront sûrement ces réflexes."

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