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La musique classique et la techno : une longue histoire d'amour

La musique classique et la techno : une longue histoire d'amour

By Mathias Deshours
19 Sep 2014

A l'occasion de la sortie d'Octave Minds, asseyant à une même table Boys Noize et Gonzales, techno et classique, offrons nous un gentil retour sur le mariage - souvent heureux et parfois forcé – des deux genres.

"La techno c'est Kraftwerk et Parliament Funkadelic coincés dans un ascenseur". La légende attribue cette maxime à Derrick May. Restée moins célèbre que son auteur, cette sentence image pourtant merveilleusement le marbre dont est fait la techno. Une image qui ne raconte cependant pas jusqu'où s'ancre la techno (et par extension la musique électronique). Enracinée dans le futurisme des années 20, puis les expérimentations de John Cage, la techno trouve sa sève, la boucle, dans la musique sérielle des Boulez et Stockhausen, la musique répétitive de Steve Reich et Philip Glass, ainsi que la musique minimaliste d'Arvo Pärt ou Henryk Górecki.

 

Union incestueuse

Si l'on tente aujourd'hui de marier musique classique et électronique - musique savante et musique populaire - on parle d'une union quelque peu incestueuse tant la première a participé à l'ADN de la seconde.

Oui, de prime abord, s'il semble abscons de vouloir introduire du classique dans la techno, il s'agit en fait d'un geste similaire à convier de la funk dans un titre de rap : on n'introduit rien, on souligne un héritage génétique. Et si, de prime abord, il semble abscons de vouloir introduire du classique dans la techno, c'est que pendant longtemps, le classique en techno, c'était ça , ça ou ça ... Une abomination. En somme Tiesto, Armin Van Buren ou d'illustres inconnus molestant des Adagios comme des Symphonies et les broyant dans la frange la plus transe de la techno.

Mais ce genre d'expérience est nécessaire pour montrer que la techno n'est pas miscible dans la transe et empêcher les générations futures de reproduire ces erreurs (horreurs). Des premiers émois qui devinrent des mises en garde donc. Chronologiquement, jusqu'à Mahler (grand Romantique et précurseur de la musique atonale qui inspirera l'avant-garde minimaliste et donc la techno) l'écart est trop grand, les deux langues (classiques et électroniques) trop éloignées pour trouver un ciment commun.

 

Mariage heureux

La techno et le classique ont connu nombre d'unions qui n'ont pas fini dans l'incompréhension et le sang. Loin de là.

Excellent exemple : Francesco Tristano. Musicien luxembourgeois, souvent appelé à interpréter Bach chez Deutsche Grammophon sortait deux albums chez inFiné en 2007 et 2010. Si le premier, Not For Piano, portait son nom et jouait de la techno au piano comme un Philip Glass donnerait vie à un Jeff Mills, le suivant, Indiosynkrasia, osait "amener le piano au 21eme siècle" (selon les dires de son auteur). Une ambition d'habiller la techno du classique (et non la lacérer de kicks brutaux comme un Tiesto) et trouver un langage commun dans la musique répétitive que partage Brandt Brauer Frick. Les trois de Berlin voient l'organique dans la machine et s'imaginent en Kraftwerk du piano classique. Une formule de techno purement instrumentale appelant à nos mémoires Aufgang, le groupe de Tristano (en compagnie de Rami Khalifé et Aymeric Westrich) qui depuis 2005 percutent les notes de piano pour retrouver le sentiment de la musique originelle de Detroit.

Reste ce dernier Octave Minds, plus dangereux puisque tentant le crossover entre un producteur de techno (voire de turbine) lessiveuse et un pianiste dément : Gonzales. Ici encore, la chose prend. On sait Gonzales amateur du moderne Satie, la frange la plus populaire de la musique savante, dont la mélancolie et la touche glissent d'elles-mêmes dans la techno.

 

La techno, le classique du siècle à venir ?

C'est ce que le Times écrivait à propos d'Aphex Twin, avant 2000 : "Aphex Twin compose la musique classique de la prochaine génération". La question peut paraitre insignifiante si on devait l'appliquer à la techno. Mais si l'on s'arrête une minute sur la place qu'occupe aujourd'hui l'objet techno, cela peut devenir intéressant.

Par deux vagues en cinq et trois ans, la techno s'est extrêmement popularisée, les évènements liés se développent à grande échelle (le succès de la Concrète, la taille du Weather, les fêtes extra muros, etc), les disquaires spécialisés voient leur fréquentations en hausse, la techno intègre les musées (Jeff Mills au Louvre, Hawtin à Beaubourg ou au Grand Palais), se voit comme un objet d'art contemporain et le genre s'enrichit sans cesse de sous-genres. L'essence d'une musique quasi increvable et vouée à se reproduire au travers des âges.

Issue d'une musique savante, de plus en plus amenée à collaborer avec des musiques savantes, la techno se confronte fréquemment à un cadre sacralisant. A vrai dire, plus elle se popularise, plus elle devient populaire, plus on la sanctifie, faisant d'elle un support pour ballets (comme Masse au Berghain) ou l'invitant dans des lieux d'Arts (comme évoqué ci-dessus). Des initiatives familiarisant la musique électronique auprès d'un public profane et lui offrant une notoriété auprès de l'audience électronique. Les frontières se brouillent, deviennent poreuses, un nouveau public s'engendre, une pérennité point.

Une possibilité de jonction entre ces deux publics tellement viable en 2014 que le Marathon Impulse propose de les faire se coudoyer au sein de huit heures de musique à la Gaité Lyrique le 29 novembre prochain. Parce que l'amateur de Music for 18 Musicians de Steve Reich peut être (ou devenir) celui de Nathan Fake, le Marathon Impulse – première initiative du genre en 2014 - témoigne en sa simple existence d'un certain passage de flambeau dans le statut des genres.

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