L'interview-fleuve d'Etienne Jaumet (Pt.2) : La Visite, les textes, l'avant-garde...

L'interview-fleuve d'Etienne Jaumet (Pt.2) : La Visite, les textes, l'avant-garde...

By La rédaction
14 Nov 2014

Suite de l'interview de notre Rédacteur en Chef Invité de la semaine, Etienne Jaumet. On y parle cette fois-ci de son disque, du processus créatif, du chant et un peu d'Aphex Twin.
Retrouvez la première partie de cette interview ici

Villa Schweppes : On sent dans vos disques un aspect très solitaire. C'est recherché ?

Etienne Jaumet : C'est surtout un parcours intérieur. Avec La Visite (single à écouter ici, ndlr), l'idée de la pochette, etc... je veux me surprendre moi même. Je n'ai pas cherché à m'intérioriser façon ego-trip ou misérabiliste. J'aimais l'idée de me regarder faire les choses. De voir quelles sont mes propres réactions par rapport à ce que je fais.

Vous parliez dans une interview à Sodasound de séparer l'aspect rythmique de l'aspect mélodique et texturé: que le rythme puisse occuper le corps et le reste puisse emmener l'esprit. Cet aspect dansant de votre musique n'est-il pas alors une forme de Cheval de Troie pour amener cette musique-là aux gens ?

Peut être. C'est une façon de toucher les gens plus facilement aussi. Parce que les gens vont plus facilement en club ou sont plus stimulés physiquement par la musique club. J'ai un rapport physique à la musique. Je mets mes retours assez forts, je veux ressentir le son dans mon corps. Ce qui m'intéresse, c'est que les gens soient pris par le son, les graves, les aigus, les vibrations. Ça m'a semblé une bonne direction par rapport aux sensations que je recherchais.

Vos pièces différentes, de "Satori" avec Felicie d'Estienne d'Orves aux collaborations avec Emmanuelle Parrenin ou Richard Pinhas, sont-elles pour vous des occasions d'aller plus loin ?

Ce sont des collaborations. Tu proposes ton langage à quelqu'un d'autres, et l'autre t'emmène à des endroits ou tu n'as techniquement pas naturellement la capacité ou l'envie d'aller. Le but, c'est de se pousser chacun vers de nouvelles directions.



La partie texturée, mélodique y est tout de même nettement plus présente qu'en "format club". Est-ce le coeur de votre musique ? Pourriez-vous faire un album sans beat, juste synthétique ?

J'adorerais faire un album qui ne serait pas club. Mais il me faudrait une plus grande notoriété. Le fait que je cherche dans des directions variées, club ou non, fait que je touche des publics différents. Le saxo m'amène à un public un peu jazz, les références kraut touchent un public rock... J'aime tout de même beaucoup l'idée de toucher des gens différents. Ce qui m'intéresse, c'est cette variété. J'avais un autre fantasme d'album, celui de faire une musique traditionnelle, ethnique, d'une peuplade qui n'existerait pas. J'avais essayé, à un moment. Ça me plairait beaucoup de pousser ça plus loin.

Que les fans de Cure soient content d'aller voir un concert de Cure, je m'en fiche un peu.

Le liant de tout ça, c'est la recherche de l'abandon chez l'auditeur, de la transe ?

Ah ouais, complètement. C'est systématique. J'aime quand les gens ont la sensation d'arriver ailleurs, loin de leurs préjugés ou de ce qu'ils aiment déjà. Souvent, les gens viennent me voir et me disent : "Oh, je ne connaissais pas, je ne m'attendais pas du tout à ça, ça m'a plu". C'est basique, mais j'aime que les gens soient eux-même surpris d'avoir aimé. Être conforté dans ses goûts, ça n'intéresse pas grand monde. Que les fans de Cure soient contents d'aller voir un concert de Cure, je m'en fiche un peu. J'adore, hein, mais j'ai pas envie de caresser les gens dans le sens du poil. Moi le premier. C'est difficile d'être différent à chaque fois, mais j'essaie.

Justement, vous avez enregistré ce disque debout, vous gardiez l'enregistreur toujours actif... Par rapport à cette notion de transe, d'hypnose, est-ce que vous n'êtes pas vous-même votre premier public ?

Complètement ! C'est un peu ce que je voulais dire à travers l'idée de "s'observer soit-même". Je suis le premier à être excité par les concerts, à vouloir qu'il s'y passe quelque chose. J'ai beaucoup de plaisir, d'ailleurs, et parfois le public moins. D'autres fois, c'est l'inverse. C'est le mystère de la musique. Parfois même, quand je ré-écoute, je trouve ça pas mal malgré mon sentiment sur le moment. Il n'y a pas beaucoup de différences entre les enregistrements, la composition et les lives. D'une part parce que ce que je compose est très simple, un seul accord, un seul riff, un seul rythme. En concert, il y a une réinvention permanente.

Nabokov et Hemingway ne considéraient le travail que debout pour l'écriture. Vous retrouvez quelque chose de similaire dans votre processus ?

C'est intéressant ça. Je ne savais pas mais ça ne m'étonne pas. Oui, je me suis rendu compte que tu n'avais pas le même dynamisme et la même interactivité avec les instruments. Tu te déplaces beaucoup plus rapidement d'un instrument à l'autre. Quand on a commencé avec Neman, je devais assumer tous les sons seuls et donc pour plus de facilités je devais rester debout. Et puis je n'ai aucun intérêt à rester assis parce que je n'ai pas une connaissance technique pianistique parfaite donc la station debout est plus adéquate. Ça change ta façon de faire la musique, debout tu es plus direct, peut-être que ça me stimule plus et m'oblige à aller au résultat plus rapidement.

Rejouerez-vous les morceaux en live, ou partirez-vous de zéro ?

J'essaierais de rejouer les morceaux, avec ma maladresse, et de manière un peu différentes, parce le cadre l'est. Un concert, ce n'est pas pareil qu'être seul dans sa cave. Je préfère composer avec les éléments non maîtrisables que sont la qualité du son des retours, un appareil qui fonctionne moins bien à cause d'un faux contact, les erreurs dans le jeu, la vitesse...

Parlons un peu de texte. Celui de La Visite est de Flop. Est-ce qu'il est venu avec le texte, ou au contraire était-ce une commande ?

J'avais fini toute la musique, le saxo et tout, et c'était marrant, parce que j'entendais un texte. J'avais envie d'essayer ça. J'ai envoyer le morceau à Flop, et il a tout de suite pensé à ce texte là. Ça collait parfaitement. Faut dire qu'il me connaît par coeur, il sait ce qui va me stimuler.

Quel est votre rapport à la voix, à l'écriture ?

J'ai commencé à faire de la musique sérieusement avec Flop, qui faisait de la chanson. On s'est rencontré à des concerts de rock, il m'a dit : "je fais des textes et de la guitare", je lui ai dit que je faisait du saxo, il n'a pas hésité : "génial, ça se marie bien ensemble, on peut faire pleins de choses. Est-ce que tu aimes bien Dick Annergarn ?". Il m'a fait écouté, ça m'a vachement plu, parce que je m'intéressais à la folk à l'époque et que j'avais été bercé par Brassens, Vian... J'étais à la chorale à l'université, aussi. J'étais donc déjà très sensible aux textes et aux voix. C'était d'ailleurs bien avant que je commence à acheter des synthétiseurs dans les 90's en brocantes.

Sur ce disque, il y a justement beaucoup de voix, on sent comme une libération...

Oui, même si j'avais commencé avec Zombie Zombie. Je mettais des voix pour faire des arrangements et je me suis rendu compte que je ne chantais pas si faux que ça et ça m'a plu. Je trouve que la voix se mélange très bien à l'analogique, qu'elle est dans sa continuité. J'utilise tous les éléments autour de moi pour faire de la musique et je me suis aperçu qu'il n'y avait pas à maîtriser un instrument à fond pour parvenir à mes fins. La voix, je ne la maîtrise pas mais avec ce peu de maîtrise, je peux avoir un rendu plus que correct.

Via vos différents boulots, les OST, Zombie et Carpenter, le boulot avec Félicie D'Estienne D'Orves, il y a toujours un rapport visuel tenu...

Qui n'est pas nécessairement visuel mais qui peut être aussi de l'ordre du ressenti, la force d'évocation des images. Ça m'intéresse aussi. Je n'essaie pas de les créer mais j'en tiens compte, disons ça.

Même si votre musique a une vie propre et autonome, elle est indissociable des images.

Ça vient aussi du fait que je fasse une musique essentiellement instrumentale. J'aime donner des repères aux gens, qu'ils rentrent dans la musique. Et souvent, avoir une image ça aide.

Par exemple, Aphex Twin, c'était censé être hyper novateur et aujourd'hui les gens se rendent compte qu'il y avait beaucoup de bluff.

Vous avez beaucoup de disques ?

Non... oui, peut-être par rapport à d'autres... Quelques milliers.


C'est bizarre que vous ayez abordé aussi tard le DJing, non ?

Ça m'intéressait mais je travaillais sur autre chose. Et puis c'est une jungle. Une jungle de labels. Des artistes qui changent de nom selon leurs activités... J'avais beaucoup de mal à acheter des disques de club parce que j'étais perdu. C'est à force d'aller à des soirées Versatile que j'ai fini par voir des artistes qui me plaisaient mixer des styles qui me plaisaient. C'est venu avec le temps.


Et vous vous intéressez aux artistes contemporains ? À des labels comme Opal Tapes, ce genre de techno très évocatrice ? Avec très peu de kicks, beaucoup de noise ? Ou des mecs comme Martial Canterel ?

La personne en musique électronique qui m'intéresse, c'est Uwe Schmidt, tu le connais peut-être sous un de ses 35 pseudos : Atom TM. Je vais jouer avec lui prochainement. Un de ses trucs qui ont le mieux marché c'est Señor Coconut, des reprises de standards en cha cha cha. C'est pas ce qu'il a fait de plus intéressant mais j'aime beaucoup la plupart de ses travaux. Je ne m'intéresse pas nécessairement à l'avant-garde : avant de voir qui fait avancer le schmilblick, il faut du temps. Par exemple, Aphex Twin, c'était censé être hyper novateur et aujourd'hui les gens se rendent compte qu'il y avait beaucoup de bluff.

Retrouvez Etienne Jaumet comme rédacteur en chef invité du 13 au 16 novembre.

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