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L'électro chaâbi, des rues du Caire à l'Institut du Monde Arabe

By Charles Crost
19 Sep 2014

L'électro chaâbi, des rues du Caire à l'Institut du Monde Arabe @DR

L'électro chaâbi, des rues du Caire à l'Institut du Monde Arabe

L'électro Chaâbi, des rues du Caire à l'Institut du Monde Arabe

L'électro chaâbi, des rues du Caire à l'Institut du Monde Arabe @DR

L'électro chaâbi, des rues du Caire à l'Institut du Monde Arabe

Electro Chaâbi, extrait du documentaire d'Hind Meddeb.

Inattendue et créative, la scène électro du Caire se fait l'écho d'une jeunesse en pleine mutation, force vive d'un pays en mouvement.

Les rues du Caire sont à plein volume depuis 2010 sur une musique électronique locale, née dans les mariages et les fêtes de quartier. Quatre ans plus tard, l'électro chaâbi se fait entendre dans l'hexagone, entre l'Institut du Monde Arabe qui accueille ce samedi la soirée Arabic Sound System et le producteur Islam Chipsy qui sera l'une des grosses attractions des prochaines Transmusicales de Rennes. Nous avons rencontré Hind Meddeb, réalisatrice d'un documentaire sur ce mouvement musical, ainsi que Karim Ech-Choayby, promoteur des soirées Arabic Sound System, et Jack Lang, président de l'IMA.

Une musique née de la rue

"J'ai inventé l'appellation pour un documentaire. Il signifie "populaire". Les Egyptiens appellent ça Mahragan, ce qui veut dire festival", explique la réalisatrice Hind Meddeb. Caméra au poing, la réalisatrice est parti filmer les fêtes des bas quartiers du Caire, d'abord pour Tracks et maintenant pour son propre film justement nommé "Electro Chaâbi".

Prenant sa source dans un héritage culturel et une tradition musicale, celles des fêtes de mariage et des chanteurs de rue narrant la vie du quartier sur des mélodies traditionnelles, ce mouvement porté par une jeunesse ouverte sur le monde s'est enrichi d'influences actuelles et électroniques. "Aujourd'hui les mariages ne ressemblent pas à des rave party par hasard", continue Hind Meddeb.

Musique née des quartiers informels du Caire, le mouvement a d'abord connu une levée de bouclier du côté de l'élite musicale du pays : "Quand je leur faisais écouter de l'électro chaâbi, les promoteurs de grands clubs grimaçaient : ils ne voulaient même pas que ces Djs posent un pied chez eux parce qu'ils pensaient qu'ils allaient mal se comporter". La popularisation est arrivée avec l'utilisation d'un titre pour une publicité de téléphonie mobile. "Ce morceau d'Oka et Ortega est devenu un tube et là, ça a vraiment explosé".

Des enjeux sociaux...

Plus que par son aspect politique lié aux mouvements en Egypte, l'électro chaâbi s'explique par le prisme social et technologique : en accédant entre autre au hip hop, à la dance, au reggaeton, la jeunesse cairote prolétaire a eu envie d'une autre musique. Quelques téléchargements de plugins plus tard et une nouvelle musique de fête était née, partagée de manière relativement amateure via Youtube et Facebook.

Pour Jack Lang, directeur de l'Institut du Monde Arabe, la mise en lumière de l'électro chaâbi dépasse le cadre uniquement musical :

la jeunesse cairote n'est pas si différente de la jeunesse française. Des évenements comme Arabic Sound System les font se rencontrer. La musique peut être la source d'une découverte d'autres sociétés. Vus de loin, les clichés et les préjugés sont multiples. La musique permet à beaucoup de jeunes de dire leurs aspirations, voire leur colère. C'est un pont vers la connaissance de ces peuples en pleine mutation.

... mais aussi musicaux

Pour juger véritablement les productions électro chaâbi, il faut prendre le temps de s'y acclimater : les occidentaux peuvent être surpris et "bloquer" par la langue ou les percussions nouvelles. Mais vite, l'auditeur persistant réussit à faire la différence entre l'ultra dance d'Oka et Ortega et les flows bouillants de Sadat et Alaa 50. Islam Chipsy et ses synthétiseurs frénétiques peuvent être un bon point de départ pour aborder ce registre.

En Europe, quelques artistes font le pont, plus ou moins volontairement. S'il serait réducteur et inexact de qualifier les français d'Acid Arab d'électro chaâbi, ils ouvrent régulièrement pour les artistes orientaux lors de leurs passages en France. En Angleterre, The Maghreban joue une techno d'avant-garde et sert de correspondant insulaire à cette nouvelle scène marquée par le métissage.

Une résonance tardive en France

Ce n'est qu'aujourd'hui que la France prête une oreille à cette génération nouvelle d'artistes. A ce retard s'ajoutent les questions parfois complexes de faire venir hors d'Egypte les musiciens de l'electro chaâbi. Par exemple, la venue tardive d'Islam Chipsy, pourtant repéré depuis longtemps, aux Transmusicales de Rennes s'explique par des problèmes de sortie du territoire.

Karim Ech-Choayby en a fait l'expérience : "Islam Chipsy, comme Oka et Ortega d'ailleurs, est déserteur. Avec la musique, ces artistes font vivre toute leur famille. Ils ne pouvaient pas se permettre de faire une pause (le service militaire est payé 100€ par mois en Egypte, ndlr). Encore aujourd'hui, ils peuvent se faire constamment arrêter, ils n'ont pas de papiers et ne peuvent pas officiellement voyager".

Avec des alliés de poids comme l'Institut du Monde Arabe en France, il semble aujourd'hui plus simple de faire venir ces musiciens.

Aujourd'hui, du Japon aux USA, des acteurs de la musique demandent ces artistes. Un label comme 100Copies, par exemple, permet la mise en relation des différents acteurs à l'international. Acid Arab, le duo français, a aussi familiarisé le public avec ces musiques hybrides. Le monde commence à découvrir un nouveau son populaire qui, si il cartonne déjà de l'autre côté de la Méditerranée, ne devrait pas tarder à être de plus en plus demandée.

Une scène à plusieurs visages

Oka et Ortega ont récemment créé la bande-son d'un film populaire au Moyen Orient, Abou Motta, et sont maintenant les chefs de fil d'une certaine vision de l'électro chaâbi : "Ils ont complètement abandonné ce qu'ils faisaient au départ et sont devenus hyper commerciaux. Ils prennent aujourd'hui des cachets que même des festivals européens auraient du mal à payer. Ils jouent à Dubaï, pour des gens très riches" explique Hind Meddeb.

Mais parmi les pionniers du mouvement, il reste une scène bien moins "occidentalisée" : des producteurs comme DJ Figo, des Mcs comme Sadat et Alaa 50 restent toujours dans la subversion relativement originelle du mouvement, quitte à prendre le risque de rester souterrains pour le reste de leur carrière : "ils s'opposent à Abdel Fattah al-Sissi, qualifient les élections de mascarade... Ils restent totalement incontrôlables et on leur refuse l'accès à la télévision", précise-t-elle.

Un vent nouveau mondialisé ?

Tous les voyants sont maintenant au vert pour la dilution de cette nouvelle musique dans le patrimoine musical européen : des labels et festivals occidentaux s'y intéressent, les institutions soutiennent et les artistes s'en inspirent et répondent à ces beats nouveaux. Les rythmes en 6/8 et autres nouveautés qu'amènent l'électro chaâbi et la musique du Moyen Orient en général vont-ils devenir, un jour, des standards de la musique de danse ? Il y a bien là un vrai horizon de travail pour tous les artistes à la recherche d'un vent nouveau sur la création musicale.

Charles Crost et Yann Guillou

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