Fermeture du Kat's Club : l'analyse de sa fondatrice Johanne Gabriel

By Charles Crost
26 Mar 2014

Fermeture du Kat's Club : l'analyse de sa fondatrice Johanne Gabriel @P. Belmonte

Fermeture du Kat's Club : l'analyse de sa fondatrice Johanne Gabriel

Johanne Gabriel

Fermeture du Kat's Club : l'analyse de sa fondatrice Johanne Gabriel @P. Belmonte

Fermeture du Kat's Club : l'analyse de sa fondatrice Johanne Gabriel

Johanne Gabriel, patronne du Kat's Club

Le Kat's Club a fermé dimanche dernier. On a rencontré sa patronne charismatique, Johanne Gabriel, dans un long entretien autour de l'état concret de la nuit à Paris.

La fermeture d'un club est toujours un sale coup pour la nuit parisienne. Johanne Gabriel, qui, après s'être fait les doigts chez Moune, avait mené de main de maître le Fox Club et le Calamity Joe, s'est retrouvée contrainte de mettre la clé sous la porte du Kat's Club. On a très longuement pu discuter avec elle de Paris, du Maire de la Nuit, de la loi Evin et de l'évolution du clubbing durant l'une des dernières soirées de ce club qui, justement, réveillait le quartier de l'Opéra.

Villa Schweppes : Pourquoi le Kat's ferme-t-il ?

Johanne Gabriel : Il y a des problèmes de voisinage. Ce ne sont pas des voisins directs, d'ailleurs, puisqu'on est plutôt entourés de bureau. Ce qui est étonnant, c'est que nous avons fait une étude d'impact sonore qui n'a pas révélé de fuite extraordinaire de son vers l'extérieur. Mais les plaintes sont prises en compte, et les personnes qui en font l'objet en subissent tout de suite des conséquences, avec des interventions policières. Pour se justifier auprès de l'administration, il faut monter un dossier, ce qui prend du temps, donc on nous tape un peu dessus avant que l'on ne puisse réagir et nous défendre. Ce n'est pas une question de lieu, c'est une question de quartier. A , on était un peu plus tranquille, malgré des problèmes de voisinage tout de même.

"Tout le monde reste sur sa position, et c'est la guerre"

Il y aurait une volonté de ghettoïsation de la nuit, à Pigalle, Oberkampf, La Villette ?

Les solutions qu'on nous propose, nous les avions déjà mises en place notamment de faire une table ronde rassemblant les riverains et les patronnes du Kat's. Ça n'a pas fonctionné. Tout le monde reste sur ses positions et ensuite, c'est "la guerre". Et c'est inextricable. Il faut savoir aussi qu'au niveau de la préfecture, il y a deux nuisances qui existent : la nuisance à l'extérieur de l'établissement et la nuisance à l'intérieur. La seconde concerne le bureau des nuisances de la préfecture et la première le commissariat. Rien que pour ces problèmes là, on a déjà deux interlocuteurs différents.

Avez-vous des suggestions pour fluidifier les rapports entre le jour et la nuit ?

C'est un peu compliqué. J'ai vraiment la sensation que la vie la nuit n'existe pas au niveau des institutions. L'économie de jour les intéresse, mais strictement personne n'a mis son nez dans celle de la nuit. Il n'y a pas que les clubs, il y a aussi les commerces de proximité : ils vendent de l'alcool, des bières, etc... donc "c'est pas bien", ça pose des problèmes. Alors qu'acheter de l'alcool le jour, ça revient au même mais ça ne dérange plus personne.

Ne faudrait-il pas faire, et défendre, des études à propos de l'impact économique de la nuit sur l'économie globale de Paris ?

Il y a du chômage. Nos métiers, comme ceux de hôtellerie, sont ceux qui embauchent le plus. Mais on bosse la nuit, les enfants ! On nous tape dessus, alors qu'on peut être de vrais sources d'emplois. Pourtant, en fermant les clubs, on crée du chômage à tout va ! Autre chose : les policiers. A chaque appel, ils doivent se déplacer, faire un rapport etc... Je crois qu'ils ont d'autres choses à faire. En terme de délinquance, ce ne sont pas les établissement de nuit qui sont les plus problématiques.

Pensez-vous que Paris manque de passerelles entre le jour et la nuit ?

L'histoire du maire de la nuit, c'est un peu n'importe quoi. Que le cabinet du maire ait quelqu'un qui soit délégué à ça, pourquoi pas. Une cellule qui ne s'occuperait que de ça, oui, d'accord. Mais un mec élu sur un bout de comptoir par ses potes dans un bar, non. Et actuellement, cette histoire de maire de la nuit, c'est exactement ça. Je connais beaucoup mieux la nuit, ses aléas, ses joies et ses peines, que cette personne.

Pensez-vous que la société, ou du moins les institutions, considère la nuit et ses composantes comme étant une nuisance, et non pas un art, ou en tout cas un bien culturel ? Y a-t-il un manque de reconnaissance ?

Oui, mais pourquoi ? Je dirais de beaucoup de gens qui travaillent dans le milieu de la nuit qu'ils ont tendance à faire comme un commerçant qui confondrait recettes et bénéfices : c'est pas parce que tu travailles dans ce milieu que tu te mets une mine tous les soirs. Il y a des gens qui sont un peu en dilettante et c'est problématique.

Les tords sont répartis. Quand j'ai commencé le Fox Club, j'étais toute seule dans la rue Frochot à Pigalle, donc j'ai eu le temps d'observer les évolutions. Je comprends, parfois, la colère des riverains. Par exemple, il devrait être obligatoire, et imposé sous peine d'amende, que chaque responsable d'établissement fasse le ménage sur son propre trottoir. Devant le Kat's, tous les soirs, mon portier passe le balais. Ça s'appelle le respect, tout simplement. Et il y a un manque cruel de respect des gens de la nuit par rapport aux gens du jour. Mais certains parmi ceux qui dorment la nuit et vivent le jour abusent un peu, car ils ne veulent pas comprendre la vie nocturne.

"Le Pot de Terre contre le Pot de Fer"

Comment voyez-vous le futur de la nuit ? Les clubs "artisanaux" vont-ils s'éteindre au profit de grosses usines à fêtes?

C'est mal barré... De toute façon, la personne lambda sait reconnaître une baguette trouvée chez son boulanger face à celle trouvée en grande surface. Dans la nuit c'est pareil. Il y aura toujours une différence entre l'artisan de la nuit indépendant, qui travaille sans holding pour supporter des amendes ou des fermetures à tout va, et des structures plus industrielles. Mais on est particulièrement fragiles. Maintenant, est-ce que l'artisan est amené à disparaître, je pense que c'est comme dans n'importe quel commerce.

N'est-il pas plus simple de monter un mega-club aujourd'hui qu'un lieu à taille humaine comme le Kat's ?

Le voisin, face à un mega-club, ne fait pas le poids. Ce n'est pas une histoire d'ancienneté mais de taille. Je connais une commerçante de nuit, elle a un bar depuis 27 ans, ça ne l'empêche d'être embêtée en ce moment. Pourtant, il n'y a pas foule mais dès qu'elle met un petit peu de musique, elle se fait taper dessus. C'est le pot de terre contre le pot de fer. C'était peut être plus cool à une autre époque, beaucoup plus souple. Si, comme en Allemagne, au Portugal ou en Espagne, on avait le choix de faire de son lieu un espace fumeur ou non, ça réglerait les problèmes de population dehors ! A Paris, on n'a pas le choix, mais en plus on se fait taper sur les doigts parce qu'il y a des gens dehors ! Il y en a qui se prennent actuellement des PV parce qu'on entend la musique quand les gens entrent ou sortent fumer en ouvrant la porte...

Faudrait-il réviser la loi Evin pour les clubs ?

Oui ! Ou si on veut imposer cette loi, et bien il faut aider les commerçants à aménager des fumoirs.

"Le risque c'est l'homogénéité artistique et esthétique de la nuit"

La fermeture du Kat's, ça pose des questions sur la nuit ?

La grande réflexion, c'est de savoir aujourd'hui si ça vaut le coup d'avoir un établissement avec pignon sur rue, ouvert 7 jours sur 7, ou s'il vaut mieux faire des soirées occasionnelles. Il y a tellement de soirées qui se font à l'arrache à droite à gauche et qui, pour la majorité, ne sont pas déclarées, alors que toi, avec ton lieu, tu as les charges, le personnel etc... Le clubbing a beaucoup changé, la société a évolué. Quand je suis rentré chez Moune, j'avais un contrat de "disquaire", le Disc Jockey était "disquaire" à l'époque, mais c'était un CDI. Il y avait un seul DJ, et ça ne bougeait pas. Les gens venaient pour la boîte, parce qu'ils aimaient la musique du résident, et c'est tout. Il n'y a plus que des clubs avec des programmations événementielles. Les gens ne se déplacent que sur "événements ". Ça crée une concurrence pas possible mais aussi une espèce de pool composé des même gens que l'on retrouve partout. Et in fine, ça étouffe un peu la nuit, et le risque c'est l'homogénéité artistique et esthétique de la nuit.

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