Austra :

Austra : "Avec HiRUDiN, je veux aider les gens à être vulnérable"

By Antoine RUIZ
01 Mai 2020

Album post-rupture plus acoustique et introspectif, HiRUDiN marque l'entrée d'Austra dans une nouvelle ère. Relations toxiques, quête de l'individualité et guérison : ce nouvel opus est une oeuvre de régénérescence. Villa Schweppes rencontre Katie Stelmanis, leadeuse du groupe canadien, à l'occasion de la sortie l'album. Inspiration, féminisme, projection... On a papoté de tout.

"Hirudin est un peptide libéré par les sangsues, également l'anticoagulant le plus puissant au monde". À la vue de ce mot et de sa définition, peux-tu nous en dire plus sur le concept de ton nouvel album, HiRUDiN ?

AUSTRA : Mon nouvel album est centré autour de la thématique des relations toxiques. Selon moi, l'hirudine représente bien, métaphoriquement, les relations toxiques. D'abord, il y a la notion de parasite, qui suce ton sang, une matière vitale et quasi omniprésente dans ton corps. Et puis, d'un autre côté, l'hirudine est aussi utilisée pour soigner, du fait de sa propriété anticoagulante. J'aime bien cette idée presque contradictoire qu'un parasite puisse avoir cette sorte de propriété curative. Cela se rapporte parfaitement aux relations toxiques, qui peuvent être difficiles, certes, mais qui peuvent aussi offrir cette opportunité d'en apprendre plus sur soi, grandir et guérir.

Tu as travaillé avec de nombreuses personnes pour cet album. Qu'est-ce que ça donne en termes de sonorités ?

AUSTRA : HiRUDiN n'est pas complètement différent du reste de ma discographie. Mais il est définitivement plus acoustique que ses prédécesseurs. Le fait d'avoir travaillé avec tant de musiciens différents a fait de ce nouvel opus une oeuvre un peu patchwork. Comme une sorte de collage de plusieurs sonorités différentes, assemblées entre elles harmonieusement. Ce n'est pas un album acoustique traditionnel comme on peut l'imaginer, mais plus un ensemble de pièces éparses qui, finalement, s'emboitent et fonctionnent lorsqu'elles sont réunies.

Je me suis dit qu'il fallait créer de la musique avec laquelle les gens pouvaient se connecter émotionnellement. Je veux aider les gens à être vulnérable.

Austra

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Katie Stelmanis, alias Austra

Un artiste qui t'a toujours inspiré ?

AUSTRA : La seule artiste que j'écoutais déjà beaucoup étant plus jeune et qui continue de faire de la musique encore aujourd'hui, c'est Björk. Je devais avoir 15 ou 16 ans quand elle a sorti Vespertine, l'album avec lequel j'ai tout de suite accroché et qui reste celui que je préfère d'elle. J'étais inscrite dans une chorale à cette époque, et Vespertine incluait, justement, une chorale. Je pense que c'est l'artiste qui m'inspire le plus, et qui continuera de m'inspirer, autant qu'elle le peut. Nous avons désormais quelque chose en commun : un album post-rupture !

Tu es passée d'une perspective sociétale avec Future Politics à une perspective beaucoup plus introspective. Qu'est-ce qui a changé depuis ce dernier disque ?

AUSTRA : Future Politics fut ce moment de réalisation. J'avais la sensation d'avoir élucidé quelque chose. L'album était une sorte de thèse très optimiste. Et puis, il est sorti le jour où Trump est devenu le président des États-Unis. Tout ce que je pensais être réel s'est volatilisé. C'était un album difficile à promouvoir. Je ne me sentais plus légitime de parler de tout ça pendant les interviews, d'autant plus que je n'étais pas une experte en la matière. Après sa sortie, j'ai pris beaucoup de recul sur ce contexte et je me suis demandé quel était le devoir d'un artiste. Qu'est-ce que je pouvais apporter à ce monde qui semblait dégringoler. Je me suis dit qu'il fallait créer de la musique avec laquelle les gens pouvaient se connecter émotionnellement. Je veux aider les gens à être vulnérable. HiRUDiN c'est embrasser cette vulnérabilité plutôt que de la refouler. De cette manière, c'est rassembler les gens autour de la notion de soi. Il ne faut pas oublier que nous sommes humains avant d'être une société.

Je n'ai plus cette pression de faire bien ou de manquer mon coup, puisque tout ce que j'entreprends fonctionne ensemble, coexiste et s'unie comme un corpus de travaux solide.

Austra

En 2011, au moment où tu as sorti Feel It Break, un disque beaucoup plus sombre que HiRUDiN, comment t'imaginais-tu 9 ans plus tard, si cela t'a traversé l'esprit ?

AUSTRA : J'en reviens toujours pas que cela fait 9 ans que j'ai sorti mon premier album. Il n'y a pas grand chose qui a changé depuis. J'ai un nouveau groupe avec lequel je répète en ce moment, en amont de la tournée. On joue encore des chansons de Feel It Break. D'ailleurs, à cette époque, j'étais trop préoccupée à propos de ce que je publiais. Et maintenant, j'ai l'impression d'avoir acquis cette faculté de prendre du recul sur mes oeuvres. Je n'ai plus cette pression de faire bien ou de manquer mon coup, puisque tout ce que j'entreprends fonctionne ensemble, coexiste et s'unie comme un corpus de travaux solide. Disons que j'ai beaucoup évolué en quatre albums.

Comment te vois-tu en 2030 ?

AUSTRA : Je n'en ai aucune idée. C'est difficile à dire. Une partie de moi pense que faire de la musique continuellement et partir en tournée pourrait s'avérer épuisant à la longue, mais l'autre partie de moi se demande ce que je ferais d'autre. Je ne m'imagine pas faire autre chose que de la musique. Peut-être que dans 10 ans on se retrouvera ici, dans cette même salle, à parler de mon 8e album à venir.

Quelle est ta chanson favorite d'HiRUDiN et pourquoi ?

AUSTRA : Elle change tout le temps. Aujourd'hui, je dirais que c'est "Mountain Baby". Tout simplement parce que c'est le morceau le plus collaboratif de l'album. Je ne chante pas tout le temps dessus, il y a aussi Cecile Believe et une chorale d'enfants qui s'emparent du chant pendant un moment. Ça change du reste, j'aime bien ce qui sort de ma petite routine.

D'ailleurs, qu'est-ce qui t'a piqué pour te lancer dans la musique ?

AUSTRA : J'ai toujours apprécié la musique. J'écoutais de la musique classique quand j'étais petite. Le piano, le chant... Cela me passionnait. Mais j'ai commencé à composer ma propre musique à la fin de mon adolescence. À ce moment-là, je ne pensais pas en faire quelque chose d'aussi concret. Et vers 22 ou 23 ans, je savais que c'était ce de quoi je voulais vivre. Je ne suis même pas allée à l'université. Je pensais étudier les relations internationales pendant un moment, mais cela m'est passé. J'ai quand même tenté une école de musique. Mais au bout d'une semaine, j'ai abandonné, à la vue de tous ces cours de solfège. En plus, le professeur nous a informés qu'on allait étudier le meilleur groupe du XXe siècle pendant tout un semestre... Les Beatles. Je suis tout simplement partie, et je suis devenue indépendante.

Austra, c'est en fait ton deuxième prénom. Il sonne bien avec ton univers. Le choix fut évident, non ?

AUSTRA : Pas du tout. J'ai d'ailleurs eu beaucoup de mal à trouver un nom de scène. Austra a toujours été une option mais j'étais contre. Mais mon entourage m'a persuadé d'opter pour ce nom. Finalement, j'en suis ravie, rien que du fait de sa signification dans la mythologie lettonne puisque Austra est aussi le nom de la déesse de la lumière. Mes autres options étaient le prénom de sorcières gothiques.

Le féminisme c'est comme HiRUDiN, c'est ne pas oublier la notion de soi malgré les relations toxiques subies par le patriarcat. Le féminisme, c'est trouver cette hirudine qui nous rend plus forte.

Austra

Austra :

La pochette du nouvel album d'Austra "HiRUDiN"

Grimes affirmait dans une interview qu'il est difficile d'être une artiste féminine dans l'industrie de la musique aujourd'hui. Ressens-tu cette pression sexiste de l'industrie, en tant qu'artiste indépendante ?

AUSTRA : Qu'on se le dise : l'industrie de la musique est gérée par des hommes riches, blancs et hétéros. Et pour recevoir un soutien financier - ce qui est évidemment vital pour un(e) artiste afin de vivre de sa musique - ces hommes-là doivent croire en toi et en ton potentiel créatif. Potentiel qui se doit d'être monétisable également. Convaincre cette industrie musicale, et cette assemblée d'hommes puissants, que ton talent est pertinent, peut effectivement s'avérer difficile.

Te considères-tu comme une artiste féministe ?

AUSTRA : Définitivement, oui. En ce qui concerne mon album à venir, il n'est pas fondamentalement féministe, mais il est bourré d'idées féministes, comme ce concept, justement, de récupérer son identité et son indépendance après une relation toxique. Si on replace HiRUDiN dans un contexte hétérosexuel, où j'aurais été cette femme complètement dépendante de son conjoint, l'album prendrait l'individualité comme concept et l'importance de ne pas s'oublier. L'individualité est un aspect important du féminisme, selon moi, puisque sous le patriarcat, les femmes ne sont pas vraiment considérées comme des individus indépendants. Le féminisme c'est comme HiRUDiN, c'est ne pas oublier la notion de soi malgré les relations toxiques subies par le patriarcat. Le féminisme, c'est trouver cette hirudine qui nous rend plus forte.

D'autres projets en tête déjà ?

AUSTRA : J'avais un autre album post-rupture en tête, mais je pense plutôt partir sur un album plus soutenu, plus rythmé. Avec le coronavirus, je vais avoir pas mal de temps pour écrire. Il se peut que je sorte un EP d'ici le prochain album, je ne sais pas. C'est l'avantage d'être indépendante.

"HiRUDiN" - Austra
Domino Recordings
Sortie le 1er mai 2020

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